Anatomie d’un monde en train de basculer
Avant Chroniques de fin de siècle, il y a Gérard Craan. Un nom presque banal, volontairement terne, comme pour mieux incarner l’homme ordinaire confronté à l’absurde et à la violence d’un système qui ne dit pas encore son nom.
Avec Camp de réformez B puis Au Dolle Mol, Jan Bucquoy pose les premières pierres d’un univers politique étouffant, encore contenu, presque intime. Craan ne renverse rien : il subit, observe, tente de survivre. Mais déjà, l’État est opaque, les institutions sont arbitraires, et la liberté individuelle se négocie au prix de l’humiliation.
Ces deux albums fonctionnent comme un sas. On y sent la colère, mais aussi une forme de retenue. Le récit avance par situations, par fragments de malaise, comme si le monde n’était pas encore prêt à exploser. Pourtant, tout est en place : la logique de contrôle, l’absurdité administrative, la peur diffuse. Gérard Craan est un témoin, parfois une victime, jamais un héros.
Puis vient Chroniques de fin de siècle. Et là, le cadre cède.
Ce qui, chez Craan, relevait de l’expérience individuelle devient un phénomène collectif. L’Europe décrite n’est plus seulement malade : elle est au bord de la fracture.
Les personnages changent, les récits se multiplient, mais la vision reste la même — plus large, plus dure, plus désespérée. Les Autonomes ne sont plus des anomalies : ils sont une réponse. La violence n’est plus subie, elle devient organisée, revendiquée, parfois incontrôlable.
Graphiquement comme narrativement, Jacques Santi accompagne cette montée en tension : le dessin se fait plus sec, plus frontal, débarrassé de tout pittoresque inutile. La BD n’explique plus, elle constate. Elle ne cherche pas à rassurer, encore moins à proposer une issue claire. Mourir à Creys-Malville et Chooz poussent cette logique jusqu’à la limite, flirtant avec l’anticipation immédiate, là où la fiction devient presque un commentaire en temps réel de l’actualité politique et sociale des années 80.
Ce n’est pas une saga au sens classique, ni une continuité balisée. C’est plutôt une radicalisation progressive du regard, un passage de l’absurde au tragique, du malaise diffus à l’effondrement annoncé. Une œuvre politique rare en bande dessinée, parce qu’elle refuse le confort de la métaphore et assume pleinement son ancrage dans le réel.
Aujourd’hui encore, ce cycle frappe par sa lucidité. Non pas parce qu’il aurait “prévu” l’avenir, mais parce qu’il a su capter, très tôt, ce moment précis où une société cesse de croire à ses propres règles. Et ça, ça ne vieillit jamais. Glaçant....
Scan (sauf erreur) de Lara60






Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire
Un petit merci et quelques mots font toujours plaisir, alors ne soyez pas timides ^^